Il y a 12 ans

 Douze ans déjà. 


Nous étions ici, précisément, ici. Nous nous étions perdu. Nous avions cherché longtemps notre chemin, fait un grand détour pour arriver enfin au gite que nous avions louer pour une petite semaine. Depuis longtemps nous avions envie de partir. Besoin d'air. Les vacances scolaires allaient nous offrir cette occasion. Voilà plusieurs années que je voulais visiter l'Ardèche. La disparition de Jean Ferrat le 13 mars l'année d'avant, m'avait décidée à découvrir enfin ce beau pays que je ne connaissais qu'en rêve, et encore !

Pâques était dans une semaine, nous ne reprenions le boulot que le mardi suivant. La présence de la Jubine dans les lieux où nous aimions te visiter nous poussait à espacer nos venues. Issoire était sur notre route. Le séjour s'achevant le samedi, nous passerions la fin de semaine prés de vous. 

J'étais venue seule en février, tu étais malade, une otite, qui me fit acheter une ardoise magique pour communiquer avec toi. Je t'accompagnais chez l'ORL, et au retour, madame était là à gesticuler dans nos pattes. Son stratagème pour faire évaluer tes biens par un notaire, avait échoué. C'est pour cela que j'étais venue précipitamment, laissant ma Ponette à ses études et son père se charger de la conduire en cours. Cela ne se passait pas bien pour elle. Elle était la cible d'indélicates potaches qui la faisaient souffrir. Un peu de harcèlement, dirait on aujourd'hui. En tous cas cela s'y apparentait. Comme beaucoup d'enfants dans cette situation, elle réussissait à nous cacher bien des choses. Se confiant plus à Frimousse et à Minette qu'à nous. Et nous n'avions rien vu. Rien soupçonné. J'étais partie pour quelques jours l'esprit tranquille de ce côté là, sans me douter de rien. D'autres soucis me préoccupaient. 

La Jubine, ingérable, faisait des pieds et des mains pour que tu lui cèdes ta maison, où elle vivait avec mon frère, occasionnellement, tant qu'elle n'était pas "chez elle",  comme elle aimait à nous le rappeler sur le ton des plus acerbes reproches. 

Si j'avais su à ce moment là, ce qui allait suivre, sûr que nous ne serions pas partis. nous aurions anticipé notre venue, 8 jours plus tôt, en ce mois d'avril. Nous aurions profité de toi. La Ponette t'aurait cueilli des fleurs. Nous aurions pris soin de toi et lorsque tu tombas malade, nous t'aurions soigné. Nous t'aurions accompagné. Jusqu'au dernier moment. Mais si on savait ! peut être les choses seraient si différentes ! 

Ce matin là, nous avions rendez vous à l'hôpital d'Aubenas. En effet, notre Ponette avait fait une mauvaise chute (de cheval) et s'était fait une entorse au poignet. C'est avec un bras en écharpe qu'elle avait entamé ses vacances. 

Il était 8 h environ quand mon portable a sonné. C'était Alain. Tu venais de partir, au petit matin, pour ton dernier voyage. Seule, dans la souffrance. Ils t'avaient veillée un peu tard dans la nuit, la Jubine et lui. On t'avait mise sous morphine. Quand, la douleur un peu calmée, tu t'étais assoupie, un peu, entre deux spasmes, ils t'avaient laissée te reposer. 

J'ai rassemblé toutes nos affaires. Appelé nos ôtes afin de leur remettre les clefs. J'ai réveillé la Ponette qui dormait, fatiguée de la longue marche de la veille.  Nous avons pris la route d'Aubenas où nous étions attendu,  puis nous sommes rentrés en Auvergne. A Issoire, nous sommes allés te visiter. Ton visage marqué des traits de la souffrance ne reflétait pas la sérénité qui dit on parfois, fige les traits des trépassés.

Ton corps déjà gonflé ne reposait pas en paix. J'avais mal. On avait tous mal. On pleurait. La Jubine se préoccupait de savoir comment  passer, le transfert du contrat de l'électricité (il était à ton nom).  

Quand vint le jour de te dire au revoir, nous avons marqué le pas devant ta porte. Devant l'église, une foule nombreuse t'attendait. J'ai fait  ton éloge  sous le contrôle des laïcs chargés de remplacer le curé. Quand la cérémonie religieuse fut terminée, un beau soleil   inondait le cimetière de ses rayons. Nous t'avons mis la chanson du vieux Pataud que tu aimais. Alain t'a lu un poème. Une maman c'est comme une rose, disait-il. Nous t'avons portée en terre, face à la montagne bleue, tout prés des tiens, comme tu nous l'avais demandait. Quand nous sommes revenu, le soir, aprés la réception de la famille,  - ils étaient tous là, pour te dire au revoir -,  le ciel avait des reflets rose, mauve et violet, c'était comme si ton  esprit flottait au dessus des nuages.

Tu veilles sur ta maison maintenant, t'ai je dit en refermant la lourde porte du grand jardin. 

Le lendemain, je fis mon pèlerinage jusqu'à la maison de notre enfance, en pensant si fort à toi.



Depuis, chaque fois que je l'ai pu, je suis venue te voir dans ta demeure ultime. Et lorsque je ne l'ai pu, j'ai pensé à toi. Mais je l'ai fait si souvent ! Temps que quelqu'un pense à nous, on ne meurt pas, à ce qu'on dit.

en 2012 (sur le chemin des Gaulois)

en 2015, le 18 avril avec Annie et Nicole dans les rues de Pignol


et à Busséol


A Egliseneuve  (la maison des Côtes) en 2017, sur le chemin des tailleurs de pierre, c'était en mars, j'étais en avance.




A Ambert en 2018, c'était le 19 avril, en allant au marché où tu aimais flâner (un peu)


En 2020, c'était le 18 avril, on était confiné, assigné à résidence, notre seule distraction, les fleurs de notre jardin, quand on avait la chance d'en avoir un.  (ma glycine et mes pivoines, la reine de mon jardin,  comme tu les aimais !)

 




et puis le 19,  mon lilas qui sentait bon, avec mon roi Lion.

En 2021 en pensant à toi sur les chemins prés de chez moi. Je me souviens comme tu aimais ces violettes sauvages et ces myosotis que tu appelais "aimez moi".

2023, c'était il y a quelques heures, depuis mon jardin. 

Il y a 12 ans, et c'était ton dernier couchant.

Quand on a fermé la porte derrière toi, tu as dit dans un soupir, presqu' un sanglot "je ne reverrais pas mes petits." Tu pensais à Yaelan et à Djawal qui étaient si loin et que tu ne voyais guère qu'une à deux fois l'an.

D'autres encore les ont suivi. Tu en as 17 aujourd'hui.

 

J'aurais tellement de choses à te raconter d'autre, pardon pour tout ce temps qui passe et qu'on ne rattrape pas.

Pardon pour les années manquantes, l'année dernière, des soucis de santé du côté du Patou, on attendait des nouvelles pour son opération du coeur. 

Et puis, tu as retrouvé notre Zibeline, l'automne dernier. 


  Au revoir, vous deux, Vous nous manquez.  Tellement.



Devant toi marchait Nathalie.


2 commentaires:

  1. Tristesse d'avoir perdu nos êtres chers, joie de les avoir connus.
    Emouvant récit où se déroule tout ce vécu tellement difficile.
    Samedi cela fera 23 ans que mon mari m'a laissée seule sur le bord du chemin, il va falloir que j'organise cette journée pour ne pas sombrer...
    Gros bisous ma Delia ♥

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  2. Tu racontes le chagrin avec malgré tout de l'espoir, c'est vrai tant qu'on passe à son disparu, il est encore un peu là.

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Improvisation semaine 40/52