Lettre à Maëly

Toute belle, tu es née un 15 mai. Le même jour que ton  aïeule, que tout le monde appelle toujours mémé Simone, refusant de parler d'elle, seulement au passé.Toi en 2018, elle c'était en 1924.  Le même jour aussi que ta bis-aïeule, que ton papa et ses frère et soeur appelaient mémé qui pique (à cause de ses poils au menton).  D'elle, je ne te parlerai pas beaucoup. C'était je crois une femme de marin, mère de marin. Ton arrière grand père et au moins un de ses frères  étaient matelots. Je ne sais pas ce que fut sa vie et je ne connais pas celle des femmes de la mer. Les livres racontent des histoires de marins emportés par les flots. On y parle encore de la rude vie des pécheurs, embarqués sur les navires pour des mers parfois lointaines et souvent sans lune. Comme ces Terre- neuvas partis de Paimpol, pour l'Islande et qui payent un lourd tribu, quand la mer se déchaine, que la vague est profonde et chavire le bateau. S'il en revient encore pour s'assoir sur le muret le long de la rade à Loguivy de la mer, ce n'est sans doute pas seulement par nostalgie des temps maudits. On peut voir leur regard clair interpeller les flots.
Tu liras dans les livres qui parlent de ces femmes au coeur dur, endolori trop tôt, ce que d'autres racontent beaucoup mieux que moi.

L'Armor et l'Argoat, peut on lire sur les panneaux qui se trouvent sur la route qui mène là bas.
L'Armor,  pays de la mer, l'Argoat, pays de la terre sont le résumé de ce que tes racines te laisseront en substance pour faire de toi l'être unique que tu deviendras.
Car ta grand mère, celle que j'ai connu et qui est partie un matin d'avril, en disant  qu'elle ne reverrait pas ses petits, un sanglot dans la voix, était une femme de la terre. Paysanne- cultivatrice considérée sans profession. Tu apprendras aussi, que même dans ce pays, dit pourtant moderne, civilisé et évolué, il n'y a pas si longtemps que les femmes sont des êtres à part entière ! Si depuis le moyen âge, ont reconnait qu'elles ont une âme,  il a fallu attendre 1945 et la fin de la deuxième guerre mondiale, pour que la Résistance, vainqueure de l'occupant nazi, leur permette d'acquérir le droit de vote.    1967 fut une autre étape importante dans la vie des femmes, puisque c'est seulement le 12 décembre 1967 que le député Gaulliste Lucien Neuwirth, vit sa proposition de loi sur la contraception enfin adoptée, après de longs débats et un travail qui dura plus de deux ans.  Pas moins de 11 propositions de lois avaient pourtant été déposées dans la période allant de 1958 à 1966, sans qu'aucune, jamais, ne soit inscrite à l'ordre du jour de l'assemblée nationale ! C'est le 19 janvier 1975 que la loi Veil légalisant l'avortement, est adoptée, elle aussi après de vifs échanges et un très long combat.
Aujourd'hui, si un long chemin a été parcouru,  bien des progrès  restent encore à accomplir pour atteindre l'égalité des droits entre les hommes et les femmes, pour qu'enfin on respecte cette partie de l'humanité, sans qui il ne serait permis que l'espèce  se perpétue.

 Ta grand - mère, ta  Néna à toi, te parlera de sa mère,  qui est aussi la mienne, donc, et qui a connu 8 grossesses, dont une n'arriva pas à son terme. Je ne suis pas certaine que toutes furent désirées tant que ça !
Je suis assez sûre du contraire, à vrai dire. Plusieurs fois, elle s'en ouvrit à moi, sans plus de confidences, toutefois.  La rude vie qui fut la sienne ne laissait que peu de place aux effusions et autres considérations personnelles pour se préoccuper de soi.
Levée de bonne heure, parfois avant le jour, elle s'occupait de notre bien être. C'est elle qui affrontait le froid glacial des matins d'hiver et allumait le fourneau pour qu'à notre réveil, nous ayons un peu chaud. En attendant, elle tricotait. Je l'ai toujours vu un ouvrage à, la main, jamais sans rien faire, comme beaucoup de  femmes de la terre, si dures à la peine, trop souvent main d'oeuvre bon marché pour la famille de celui qu'elles épousaient.  Elle gagnait beaucoup plus que le pain qu'elle mangeait.
Quand nous étions levés, les plus grands se préparaient pour l'école tandis qu'elle s'occupait des derniers. Ensuite, elle se rendait à l'étable, où ton arrière grand père l'avait déjà précédée. Elle prenait part à la traite, chacun leurs vaches attitrées, s'il en restait une, c'est elle qui terminait. Faire boire les veaux, passer le lait et faire le fromage, donner aux cochons la pâtée faite avec un peu de mergue (ç'est le petit lait, un mot qui n'est employé qu'en Auvergne, mais rien  qu'en le prononçant on en devine le goût) , s'occuper de la basse cour, des enfants qui n'étaient pas encore en âge d'aller à l'école, aller aux champs, biner, sarcler, piocher, fâner, ramasser l'herbe aux lapins, garder les vaches et les conduire au pré, diriger l'attelage, revenir préparer le diner. Laver, repasser, ravauder et passer le balais. Se rendre au potager, rebiner, resarcler, repiocher, desherber, semer, planter, cultiver. Tout cela pour les jours ordinaires, ceux qui n'amenaient pas un surcroit de travail, comme les gros travaux d'été, les fauchaisons, les moissons, les batteuses et aider aux coupes de bois qu'il fallait aussi rentrer pour l'hiver. Sans parler des salaisons, des fêtes du cochon, du ramassage des pommes de terre et de la cueillette des pommes pour lesquelles tout le monde était mis à contribution.  Il y a -t-il un verbe qui ne soit pas employé pour parler de l'ouvrage qui lui revenait ?
Je ne sais pas par quel miracle elle tenait debout, avait encore du temps pour nous, pour nos devoirs, pour nos histoires et faire de nous les adultes que nous sommes devenus. Je ne sais pas quelle aurait été sa vie si elle n'avait pas pousser celle des deux portes qui déboucha sur une vie de labeur, une vie servante dans sa propre maisonnée. Une vie faite de peu. Peu de considération, elle n'en eut pas. Peu de distraction, elle n'en eut guère. Peu d'argent, elle n'en gagnait pas. Peu de satisfaction, même les meilleurs des enfants ne savent pas toujours se montrer reconnaissants.  Beaucoup d'humilité, de courage et d'abnégation. Beaucoup d'oubli de soi, beaucoup de frustrations, de fièreté malmenée et de larmes avalées. Quand quelqu'un nous faisait des misères ou nous humiliait, je la revois et je l'entends nous dire: "mets tout ça dans ta poche avec ton mouchoir par dessus". Pour sûr, elle savait ce qu'il en coutait d'être de petite condition. J'espère juste, toute belle, que tu auras une vie bien meilleure que la sienne. Et parce qu'avec, Néna, Piri et beaucoup d'autres, nous avons en commun un passé, une passion, rouge comme un mai fleurissant,  pour toute attente, je t'offre cette chanson qui résume à elle seule tout ce qu'on pourrait dire  à une petite demoiselle qui s'éveille à la vie.

signé :
Tata Claude.




10 commentaires:

  1. Coucou Délia,
    tu sais parler directement au coeur, que c'est beau!
    Sacrées coïncidences de dates anniversaires..
    Je n'ai pas pu écouter la petite vidéo (toujours mon problème de son) ce sera pour un autre moment.
    Maëly, c'est un prénom délicieux!
    Belle fin de journée à toi, Délia, grosses bises!

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  2. Merci Ambre, c'est dommage pour la vidéo, la chanson est aussi trés appropriée et n'a pas pris un seul cheveu blanc ! Comme la journée est presque terminée, je te souhaite une belle soirée, des bisous !

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  3. C'est amusant comme souvent il y a plusieurs personnes d'une même famille nées le même jour, ça a fait la même chose pour ma fille, elle a une tante et la sœur de son grand-père qui sont nées le même jour qu'elle !

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  4. Oui, sans doute que sur le nombre de gens qui naissent et qui meurent, il y en a dans les mêmes familles. On y fait attention parce qu'affectivement on est troublé, de là à y voir un signe du destin, je suis plus septique. Par contre que cela puisse créer des liens particuliers, peut être.

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    1. Bonjour Délia,
      alors tout d'abord merci d'avoir modifié ta police d'écriture même si c'est pour une autre de tes lectrices :-) (j'ai lu sa demande sur un de tes posts) celle-ci est pile poil et me va tout à fait (je suis très myope)
      Comme tu le dis, on fait attention à certaines dates anniversaires quand elles tombent ou parce qu'elles tombent dans la même famille, mais moi qui fais la généalogie de ma famille depuis bien longtemps, je ne puis qu'être intriguée par ces répétitions de dates, ces "coïncidences" (comme le fait que mes parents se sont mariés un 12 février, comme mes grands-parents, mes agp, mes aagp et je viens d'apprendre que la génération au dessus aussi! Et le fils de ma soeur est né un 12 février, alors là on se dit ça fait beaucoup ;-))
      En revanche ce que l'on trouve souvent en généalogie ce sont des dates (jour) de décès et de naissance similaires, répétitives qui vont d'une famille à l'autre comme des petits fils invisibles qui les relient (par exemple l'anniv de ma soeur est le mm jour que celui de l'amie de mon fils et quand j'ai appris ce "détail" je me suis dit que cette amie devait être "la bonne :-));
      des lieux clés aussi, par exemple ma fille qui habitait une ville en région parisienne jumelée avec la ville suisse où habitait ma famille suisse (il faut le faire, quand même)...
      Mais encore une fois si on veut être cartésien on peut rester sceptique et se dire que c'est une coïncidence :-)
      Très belle journée à toi, Délia. Maintenant que tu as contaminé ton médecin j'espère que tu vas mieux? :D
      Gros bisous!

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    2. Je suis aussi interpellée par les coïncidences, mais je ne sais pas, alors je reste un peu dans le flou (et l'obscur) n'ayant pas les moyens de faire autrement. Après, oui, on peut se dire que le destin est bizarre, on n'a toujours rien expliqué. On peut croire au symboles, trouver des liens entre les vies, les lieux et se poser la question, qu'est ce qui a fait que et qu'est ce que ça signifie. Dés qu'on reste dans l'irrationnel tout semble permis de croire. Je suis parfois aussi interrogative à ce sujet, mais je ne me prends jamais la tête à chercher absolument des explications à n'en plus finir. Je reconnais que c'est intrigant, passionnant, mais au bout d'un moment, le mystère reste entier.

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  5. Ton texte est très émouvant.

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  6. Et bien merci, tu vois, c'est curieux comme des moments aussi forts que l'arrivée d'un petit bout de chou peuvent réveiller des souvenirs intenses. Pourtant la nostalgie ne l'emporte pas sur le bonheur. Maëly va rejoindre le Cantal dans une petite semaine maintenant, pour combien de temps, avant de revenir dans sa Bretagne natale ?

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  7. Délia, je viens de redémarrer mon ordi exprès pour pouvoir écouter ta petite vidéo.
    Dis moi, tu veux la déprimer, ta petite Maëly?
    Chouette chanson, un peu trop réaliste sans doute..
    Belle journée à toi, bisous Délia!

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  8. Je suis contente que tu aies pu profiter de cette belle chanson. Pour la déprime, je ne veux pas la déprimer, mais les faits sont ceux ci. Après je suis bien née le même jour que la soeur de mon grand père maternel et je n'ai pas eu la même vie qu'elle. La mienne sans doute , aucun, bien meilleure que la sienne et que celle de mon frère né le même jour que moi, avec 5 ans de différence, je précise. Par contre je suis trés respectueuse des gens nés avant moi, je trouve que les jeunes ne savent plus d'où ils sont nés, sans doute parce qu'on les a élevés comme ça, nous leurs parents. Cela fait partie de leur histoire, c'est normal qu'ils la connaissent. Et comme ce fut ma première réaction, j'ai libéré les cendres de mon encrier. Bises.

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