Quand Pétronille se leva ce matin,
elle ne trouva pas son chien. Qu'était-il advenu de ce gueux de
malheur et pourquoi la veille, avait-il mordu grand père ?
Et
pourquoi celui-ci avait-il battu sa mère, la traitant de putain ?
Certes, il ne fallait pas aller chercher bien loin. Lui pour qui
toutes les femmes sont des putains, des langues de vipère, des
propres à rien. Quand il était rentré des champs, il n'avait pas
trouvé son couvert. Il faut dire qu'il était bien tard et que le
lard dans la marmite avait fini de cuire depuis longtemps.
Hermeline, la mère, son fricot achevé, s'en était allé se
coucher. Il y a longtemps qu'elle ne s'occupait plus de son beau
père.
Depuis en fait que son homme était mort et qu'il voulait
la jeter dehors. Lui répétant sans cesse, qu'elle n'était pas chez
elle ici et qu'il fallait qu'elle s'en aille. Au diable ou bien
ailleurs, il ne faisait pas de différence, pourvu qu'elle ne soit
plus là dans ses pattes tout le temps à se mêler de ce qui ne la
regardait pas. Elle et sa fille, bien sûr. Cette petite bâtarde que
dieu ou le diable, seuls savent qui l'avait faite. En en repensant
bien, il penchait pour le diable. Il n'était pas croyant, du genre à
passer plus de temps au bistrot qu'à l'église, mais, il penchait
quand même plutôt pour le diable.
Hermeline, elle, la pauvre
avait renoncé à lui tenir tête. Ce vieux est plus têtu qu'une
mule, disait-elle, le dimanche au lavoir, quand, fourbue, elle se
redressait les reins. Il faut dire, aussi qu'il lui en faisait voir !
Plus personne ne croyait le vieux Pascalin quand il disait que sa bru
ne lui donnait pas à manger. Tout le monde savait que ce n'était
pas dans ses champs qu'il passait le plus clair de son temps, mais à
l'estaminet de la Gervaise où canons après canons il se vantait de
mener sa maison à la pointe de l'aiguillon.
Certes, l'aiguillon,
il ne le maniait guère pour conduire ses bœufs et creuser les
sillons. C'est Hermeline qui se chargeait des labours comme des
moissons. La petite sur ses talons lui aidait tant qu'elle pouvait
maintenant que le père n'était plus là. Mais elle n'y suffisait
que. Il avait fallu engager un homme de labeur. C'était un chemineau
qui parcourant les montagnes au moment de l'estive n'avait pas trouvé
à s'employer à la belle saison. Il était de faible rapport, mais
le peu qu'il faisait n'était plus à faire. Pascalin, jamais à
cours de venin s'était fait un plaisir de colporter des ragots à
son sujet, si bien qu'à la réputation d'Hermeline qu'il traitait de
putain, s'ajoutait celle du pauvre hère qu'il qualifiait de
fainéant, de voleur et de gredin.
Et comme si cela ne suffisait pas, il
se faisait passer pour un martyr. Lui qui magnait le fouet autant que
le poing. Lui qui faisait si bien valser l'aiguillon ! Hermeline
sur qui il passait sa fureur le savait bien. Un jour, elle le
tuerait ! C'était sans compter sur sa force décuplée quand il
était ivre.
Les bonnes gens du village disaient que le pôvre
Piare n'était pas mort tombé de son char, mais qu'une main au bout
d'une fourche l'avait poussé pour qu'il bascule dans le ravin.
Toujours était il que dans le ravin, il y dormait toujours, laissant
sans espoir, une gamine, une femme et un chien.
Le vieux n'en
était pas à son coup d'essai, déjà la pauvre Marceline, sa femme,
avait fini au cimetière à force de trimer dans les champs. On dit
qu'elle aussi, elle était maladroite aux travaux de la terre. Le
Piare était tout jeune alors. Il dût vite arrêter l'école pour
venir « seconder » son père à la ferme. Enfin seconder,
est un bien grand mot, car c'est lui qui faisait tourner la machine
et bouillir le fricot. Sans lui, le vieux n'était qu'une loque
incapable de se tenir debout même appuyé à la table, tant il
banturlait certains jours depuis le matin. Quand elle était petite,
Pétronille appelait son grand père « pépé la bransole ».
Déjà bébé, elle faisait ses premiers pas plus droit que lui et
donnait moins de travail à sa mère, qui de dépit renonçait plus
d'une fois à tenir son linge. Tenez, même la soue du cochon était
plus propre que sa couche, c'est dire ! Cela suffisait au vieux
pour se plaindre que la femme de son pauvre fils n'était qu'une
souillon ! Pourtant, elle était courageuse l'Hermeline. Elle ne
ménageait pas sa peine, ni aux champs ni à la maison. Toujours
debout la première. Du potager à la basse cour, de l'étable a la
cuisine, toujours en besogne pour que personne ne manque de rien.
C'est qu'il est dur de vivre à la terre et de gagner son pain. Mais
comment donner tout son cœur à l'ouvrage quand on reçoit moins de
compliments que de coups de bâton ? Et quand on a comme salaire
que les fonds de poche vide, parce que tout passe à l'auberge en
luxure et en canons ? C'est la grosse Gervaise qui en tire
bénéfice, pas elle ni sa fille, la petite Pétronille vaillante
comme une abeille, habile comme un singe et belle comme une zibeline.
Elle aurait dû partir avec elle, s'en aller loin. Mais où aller
quand on n'a pas de chez soi autre que le toit d'un ivrogne et comme
habit, les nippes qu'on a sur le dos ?
Alors on supporte, on
subit et on se dit que c'est la dernière fois. Que demain sera un
autre jour et que le ciel finira bien par vous venir en aide et faire
quelque chose et que si rien ne se passe, un jour.... C'est ainsi que
l'autre soir, quand il voulut s'en prendre à la petite, elle attrapa
le couteau du saigneur. Celui qui est suspendu derrière la porte et
servait à la tuade du cochon. Oh c'était du temps du pauvre Piare,
parce que depuis qu'il n'est plus là, le seul porc de la maison, il
est bien de trop, à faire son fanfaron ! Et là elle devait
lutter contre lui de tout son poids ! Mais la brute était
lourde et épaisse et quand il se jeta sur elle, la rouant de ses
coups, le chien bondit sur lui et le mordit de ses crocs. Pétronille
le cherchait à présent.
- Tu peux toujours le chercher, ton
sale clébard ! guttura le vieux, entre deux vins.
Pétronille
sursauta. Hein ? Quoi ? Il n'a pas fait ça !
Redoutant le pire, elle partit à la recherche de cette pauvre et
malheureuse bête. Pensant trouver son cadavre. Imaginant la
souffrance endurée. Quand elle arriva au tournant des Grandes Combes
où la route surplombe le ravin,
celui là même où repose son père
endormi, elle entendit un grognement.
Elle se pencha un peu pour
voir, écouta de plus prés. C'était un bruit sourd. Un gémissement
lointain. Il fallait escalader la rampe, se laisser glisser le long
de la falaise. L'exercice était pour le moins périlleux. Mais tout
de même si c'était son chien ? Si cette brute ne l'avait
qu’assommé ? Persuadée d'en être définitivement débarrassé
? Elle se pencha davantage. Écouta de nouveau. C'était bien une
plainte qui remontait des profondeurs de l'abîme. Elle se hissa en
équilibre sur la rambarde et appela. Doucement d'abord. Turlou ?!
Turlou?! Puis un peu plus fort : Turlou, Tuurlouou. Les mains en
éventail : TU- UR- LOU- OU ! Il lui sembla alors que la plainte
reprenait de plus belle. TU-UR-LOU-OU ? Tu m'entends ? MON
CHIEN ? T'ES OU ?
Quand elle eut la certitude que son
chien était toujours en vie et qu'il l'entendait, elle se risqua un
peu plus, manquant basculer dans le vide. Mais elle ne pouvait pas
laisser ainsi celui qui avait sans doute sauvé la vie de sa propre
mère.
Le chien gémissait toujours. Il semblait lui dire, fais
attention mon petit, ne te risque pas à cet endroit, fais demi tour.
Va plutôt chercher les secours. Le vieil Augustin qui me tient en
estime, t'aidera, c'est certain ! La fillette qui n'écoutait
que son cœur ne l'entendit pas. Se penchant davantage encore, elle
glissa. Mais agile comme un singe, je vous l'ai dit, ça qu'elle
était agile comme un singe, elle réussit à s'agripper à la
branche d'un arbre qui se trouvait là. Et bien ! Je t'avais dit
de faire attention, lui susurrait une voix. On est bien avancé
maintenant ! qui nous trouvera là, moi en charpie et toi te
balançant au vent comme un drapeau en haut d'un chapiteau ?
Pétronille, en effet n'en menait pas large sur sa branche.
Pourvu qu'elle ne cède pas, pensait-elle. Mais comment me sortir-
nous sortir de là ! Par ici pas grand monde ne passe et le soir
tombe vite en cette saison.
Mais voyez vous, c'était sans
compter sur la providence. Il faut toujours compter sur la
providence.
De là où elle était, Pétronille avait vue
plongeante, c'est le cas de le dire, sur le ravin. Elle apercevait
maintenant distinctement Turlou qui ne pouvait guère tomber plus
bas. Vue la situation, sa mère et elle, non plus, me direz vous.
L'Emile Fayard qui rentrait des champs passait justement par le
chemin qui longe la rivière. Il ne devait pas tarder à atteindre
l'endroit où se trouvait le chien. Il fallait que celui ci se
manifeste et donne l'alerte. Ce que, conscient de la gravité de la
situation, il n'allait pas tarder à faire.
Quand Emile arriva à
hauteur du chien, celui ci fit entendre une longue et morne plainte.
Un gémissement qui arrache le cœur. Emile en effet, d'abord
surpris, se retourna. C'est alors qu'il vit Turlou. Ce chien est
blessé, se dit -il, mais il n'est pas en bon état. Soit je le
laisse pour mort, soit je l'achève.
C'est au moment où il se
saisit de sa masse pour lui asséner le coup fatal, que Turlou le
fixa longuement, comme pour lui adresser une prière muette. Emile
n'était pas un gars méchant. Il vit dans le regard de la bête tant
de miséricorde qu'il lui parla doucement.
Turlou tourna alors la
tête et émit un long gémissement en direction de la falaise. Emile
regarda à son tour et aperçut une silhouette qui se balançait sur
le seul arbre accroché à la paroi.
NON DE DIEU !
Hurla-t-il.VITE ! IL FAUT FAIRE QUELQUE CHOSE ! Il empoigna le
chien, le chargea dans son tombereau et accentua l'allure de son
cheval. ATTENDS, PETITE, cria -t-il à Pétronille, ON VA TE TIRER DE
LA !
Mais la route était longue et rude la côte. Le cheval
poussif ne marchait pas bien vite, bientôt il ferait nuit.
Arrivé
à la croisée des quatre chemins, au lieu dit la pierre haute, Emile
bifurqua sur la gauche laissant à son cheval, le soin d'aller tout
droit. C'était là le chemin de sa ferme. Sans doute,la Zette, sa
femme s'ennuierait en voyant le cheval seul, mais qu'importe, il
fallait prévenir une équipe de la gendarmerie, eux sauraient
comment faire pour délivrer Pétronille de son mauvais pas.
Pendant
ce temps, le Pascalin sirotait à l'auberge de la grosse Gervaise. Se
vantant d'avoir oxi le chien et la putain qui n'en valait pas moins.
La vieille mégère de Gervaise, savait parler aux hommes, surtout
quand ça lui rapportait, pensez bien ! Elle lui fit raconter
devant salle comble son histoire. Le vieux donna des détails
sordides. Les tournées s'enchainaient, chacun allant de son couplet
et vantant les mérites de ce pauvre bougre qu'une fiéfée garce...
une sacrée putain avait assez exploité et qui ne méritait que ce
qu'elle avait, ni plus ni moins !
A la gendarmerie, on fit grâce à
Emile de la façon dont il racontait sa rocambolesque aventure
Un
chien qui parle mieux qu'un livre, une gamine perchée sur un arbre
qui à flanc de falaise, se balance au vent ! Encore un ivrogne
qui ne méritait que la cellule de dégrisement.
Mais comment
dégriser quand on ne boit pas une seule goutte d'alcool ? Et
comment faire comprendre à des gendarmes cartésiens une histoire à
dormir debout ? Une histoire aussi sotte que grenue ?
C'est
quand la Zette est venue, sur recommandation de monsieur le curé,
déclarer la disparition de son homme que les gendarmes se sont
inquiété.
Un cheval fou qui rentre tout seul avec un tombereau
dans lequel se trouve un chien savant ? Avouez qu'il y a de quoi
perdre son latin. Même pour un curé !
C'est donc ainsi que
le sauvetage de Pétronille put enfin avoir lieu. C'est aussi pour se
remettre de leurs émotions que les gendarmes sont allé boire un
coup chez la Gervaise,
C'est là aussi qu'ils ont appréhendé le
Pascalin, après avoir entendu ses élucubrations.
Leur restait à
trouver le cadavre de la pauvre Hermeline. Mais là c'est une autre
histoire que je vous raconterai peut être plus tard ou alors demain.
Cela faisait maintenant trois jours que
le Pascalin goutait la fraicheur du cachot, mais toujours pas de
nouvelles de l'Hermeline.
Des battues furent organisées alentours
. On fit venir un maitre chien. Il renifla les guenilles de la
malheureuse, sans succès. La piste s'arrêtait à la rivière. On
inspecta les rives, les broussailles, l'endroit où l'Emile avait
découvert le chien. Rien. Pas d'Hermeline, pas de traces non plus de
son passage. Voilà une chose bien étrange pour les enquêteurs, car
elle n'avait pas réapparu depuis plusieurs jours et n'était jamais
restée absente si longtemps. On interrogea l'Emile, la Marthe et
l'Augustin. Personne n'avait vu Hermeline. Ce n'est que le soir du
troisième jour qu'un indice mit les gendarmes sur une piste
probable, bien qu'incertaine. La vieille Ninon qui se terrait comme
une gueuse au font du grand bois, revenait de la ville, elle qui n'y
posait jamais les galoches. Elle portait un cabas, elle qu'on voyait
souvent une hotte sur le dos, galoper la campagne à la recherche
d'herbes et de plantes au pouvoir maléfiques selon certaines gens.
Intrigués, ils l'interrogèrent sans plus de ménagement mais
sans résultat. La Ninon restait muette faisant mine de ne pas
comprendre les questions. Désarçonnés par son attitude, ils lui
demandèrent à ouvrir son sac. Mais il ne contenait que des pierres.
Des pierres de toutes les tailles, des améthystes et des pierres de
diamant, aucune, mais des pierres de forme plate avec de la glaise
autour. Voilà qui était surprenant ! Ce n'était surement pas
pour marquer son chemin !
L'un d'eux, plus perspicace,
cependant se dit que sans doute, ces cailloux pouvaient servir à
faire des attèles ou des pansements. Sa grand mère lui avait soigné
une blessure autrefois en faisant un cataplasme de terre glaise. Il
se rappela que parfois, elle utilisait aussi des pierres pour garder
le froid.
- Tiens, dit-il à
Ninon, vous avez sans doute une bête malade, car je vois que vous
avez matière à prodiguer des soins.
Interloquée, la vieille
oublia de se taire.
- Oui,
c'est une de mes chèvres qui a trappé le carcuisson !
Le
carcuisson, (carcuissou en patois bien de chez nous) c'est une de ces maladies qui vous tiennent et qui ne vous
lâchent plus. Une sorte d'envoutement pour la gambade, qu'ont les chèvres,
plus particulièrement, mais aussi parfois les gens.
La Ninon savait soigner
les effets de cette maladie par un soin particulier, tout le monde le
savait.
Sa
tanière était une
vieille masure tapie au fond des bois. On y séchait autrefois les
fromages. Mais c'était il y a longtemps.
La forêt moins dense
qu'aujourd'hui offrait de belles clairières. Les taillis étaient
encore des champs cultivés et les abords de vertes prairies. Maintenant,
il n'y poussait plus grand chose. Seuls quelques noisetiers, un peu de
buissons et de grifoux étayaient cette partie de la forêt, ça et là des
morceaux de prairie parsemés d'herbes folles donnaient à ce lieu un peu
d'enchantement.
La Ninon, entretenait un petit bout de potager ou elle cultivait quelques plans de salades, quelques choux et un peu de luzerne pour ses chèvres, afin de les guérir du carcuissou, précisément. Dans une espèce de grenier à foin, étaient entreposées des herbes et des plantes qu'elle glanait lors de ses déplacements.
De
vieux linges séchaient au soleil près de la masure. Dans la clairière des chèvres
paissaient calmement. La Ninon était partie depuis l'aube en quête
de ses herbes, cette fois. Les gendarmes ne s'attendaient pas à
trouver un palace, mais une demeure si misérable, voilà qui les
choqua, Ils en firent rapidement le tour, n'observant rien de
suspect. Ce n'est qu'en pointant leur nez par la lucarne qu'ils
virent une masse informe sur un grabat. Tendant l'oreille, ils
perçurent un souffle court. Ils entrèrent et découvrirent
l'Hermeline dans un sale état. Le visage tuméfié, les bras bandés
et des plaies multiples à la tête, aux jambes et surement à bien
d'autres endroits. Pour sûr, le Pascalin avait eu la main lourde et
n'avait pas lésiné sur la marchandise. Car il ne faisait aucun
doute, que d' après ses dires de l'autre soir, ce ne pouvait être
que lui le responsable d'un tel carnage.
Il fallait mettre
Hermeline sur un brancard et l'évacuer en urgence. Ses blessures ne
pourraient guérir qu'avec des cataplasmes de sorcière et des
aposements de pierres miracles, c'était évident !
Le
plus âgé des deux gendarmes qui était aussi le plus costaud s'en
vint quérir la carriole du vieux berger. C'est ainsi qu'on nommait
cette charrette abandonnée depuis des années. Depuis que l'âne de
la Ninon était mort de vieillesse. Elle ne servait plus depuis bien
longtemps, mais elle avait bien résisté au temps. On chargea
Hermeline, et le gros devant, tirant la carriole, le jeune la
poussant dans les ornières, ils arrivèrent tant bien que mal à
transporter Hermeline jusqu'à la maison d'Augustin. Le pauvre homme
vivait seul depuis que sa femme était décédée d'une longue et
cruelle maladie, mais il avait gardé sa maison propre et
chaleureuse. C'était la demeure des mendiants. Il n'en passait pas
un par ici, sans que l'Augustin ne lui paie un coup à boire et sorte
le chanteau pour rassasier sa faim. C'était aussi le lieu où se
retrouvaient le soir, les laborieux quand ayant fini l'ouvrage, repus
de fatigue, ils ne pouvaient rentrer chez eux. Et puis c'était le
repaire des colporteurs quand dans la neige et les congères ils
s'égaraient de leur chemin. Une sorte d'auberge espagnole qui concurrençait le boui-boui de la gervaise, mais de bien meilleure réputation.
Il n'y avait pas une âme en peine
par le pays, sans qu'Augustin n'intervienne pour lui venir en aide.
D'ailleurs, c'est à lui que Turlou le chien se serait adressé s'il
n'avait pas, lui même, été en si mauvaise posture.
L'Augustin était derrière ses
carreaux. Il tira le rideau pour mieux voir et n'en crut pas ses
yeux. Il eut envie de rire en voyant l’accoutrement composé non pas
d'un âne mais d'un gendarme suant sang et eau. Vous pensez ! Le
gros qui lui avait fichu un procès dernièrement parce que son vélo
n'avait pas de lumière, entrain de tirer une charrette et soufflant
comme un taureau ! Et l'autre grand dadais qui marchait
derrière, les bras ballants comme une poule qui aurait trouvé un
couteau ! Avouez qu'il y avait de quoi se payer une bonne tranche de
rigolade ! Il regretta d'être seul pour le coup, mais se ravisa
aussitôt.
Il était discret, lui Augustin et avait du savoir
vivre. Oui, Monsieur !
Alors, il descendit poliment dans sa
cour pour accueillir les arrivants.
Que se passe- t-il donc, et quel
vent vous amène, mes bons messieurs les gendarmes ? Vous devez
être fourbus avec votre chargement !
M'en parlez pas Monsieur ?
Comment déjà ?
Augustin pour vous servir !
Augustin, voilà c'est ça !
Nous voilà bien en peine, nous avons récupéré cette femme chez
la Ninon. Elle n'est pas bien crane, mais je boirai bien un canon !
Pour le canon, faudra attendre,
occupons nous d'abord de cette femme qui semble bien amochée, que
lui est - il arrivé ?
Nous ne savons guère ! Il
paraitrait que ce soit l'Hermeline qui avait disparue ?
Ah oui, je vois, la pauvre femme,
elle n'a pas la vie facile avec l'autre tordu de Pascalin. S'il la
trouve, il va finir par lui faire la peau. Vous devriez intervenir,
c'est pas humain des choses pareilles, plutôt que d'embêter les
pauvres chrétiens ; comme moi par exemple, tiens !
Mais ne vous fâchez pas
monsieur ? Comment déjà ? Nous reparlerons de tout ça.
- Augustin, pour vous servir. Descendez la de ce barrot et
posez la sur ma couche, elle a bien besoin de soins. Je vais appeler
la Marthe qui n'est pas bien loin.
C'est ainsi que Marthe prodigua les premiers soins à
Hermeline avant qu'un apothicaire venu de la ville ne lui soigne ses
blessures et la transporte à l'hospice voisin.
Il lui faudrait
beaucoup de temps pour guérir et se remettre d'un traumatisme qui
durait depuis bien des saisons.
Remis de leurs émotions, le Gustin et la Marthe durent prendre de sages décisions.
La vache, les poules et les 3
chèvres vinrent rejoindre le cheptel de l'Emile qui garda aussi le
chien. La gamine, la petite Pétronille fut prise en charge par
les bonnes sœurs et plus tard à sa majorité, devint serveuse chez
la Gervaise. Elle ne revit jamais son chien. La Ninon, après le
départ de l'Hermeline, sans en connaître la raison, crut sa maison
ensorcelée, elle quitta le pays. D'elle, on n'entendit plus jamais
parler. Quand au Pascalin, on élucida bien des mystères, lors de sa détention. Il fut
conduit en galère. Mais on n'a jamais plus embêté l'Augustin pour
l'histoire de son vélo sans lumière !