Il est 8 h, je viens de me lever. J'ai refermé fenêtres et volets. A la cuisine le Patou a fini de déjeuner, il fait la vaisselle puis il ira pour de longues heures faire défiler l'écran de sa tablette. Oh misérable tablette ! surement le plus mauvais cadeau qu'on lui ait fait, mais le seul dont il ait fait cas et même grand cas. Avec cet instrument, plus de jardinage, plus de bricolage, plus d'activité physique, déja qu'il y en avait peu, maintenant c'est plus du tout.
Je m'installe devant mon thé et tartine de gelée de coing et je rêvasse. Dehors aucun bruit, les chats ne sont pas là. Ils profitent de cette fraicheur matinale pour se dégourdir un peu les pattes. Plume chasse, Petit Lion s'ennuie. Alors pour se divertir, il se chamaille avec le matou d'à côté. Un jour il lui arrivera le même malheur qu'à son ami Flocon. C'est sur. L'autre jour le voisin l'a surpris en plein travail. Il a encore violement réagi. Ne pouvant l'atteindre, il a saisi son cabot, qu'il a jeté par dessus la clôture pour qu'il s'élance à la poursuite du Petit Lion. Heureusement, celui ci est encore jeune, plein d'énergie et assez rapide pour se sauver. Mais un jour viendra... l'autre attend son heure.
En attendant, je rêvasse. Je rêve d'un ailleurs, d'un autrefois, d'une autre vie. Cette nuit, j'ai fait un rêve, un vrai, Je suis à Lossedat parmi les champs de genêts. Je conduit mes chères vaches au pré des Enclos. Le remembrement 'a pas encore eu lieu. Seule une rase sépare notre champ de celui des Marotte d'un côté et de celui du Jean de l'autre. Les vaches sont dociles, elles m'écoutent bien et ne vont pas de travers. De même, elles ne cherchent pas à brouter sur les côtés, ce qui entrainerait une guerre inévitable avec la mère Marotte. Le chemin des Enclos est encore là, intact c'est un plaisir de l'emprunter. Je me souviens bien de ce chemin, empierré marécageux par endroit. La Mignone rouge, qui venait de Charel, le faisait trembler sous son poids. Au bas du chemin, la rase le traversait, ce n'était plus une rase, c'était une large flaque d'eau qui courait et où les vaches se désaltéraient en rentrant du pâturage. Je rentrais à la maison avec mon troupeau et me plongeais dans mon loisir préféré. C'était l'été, le temps des vacances, du tour de France. Entre deux retours aux champs et deux chars de foin, j'avais entrepris une collection de mes champions préférés dont je découpais la photo dans le journal "La Terre" avant de la coller sur un grand cahier au gré des victoires d'étape. Parmi eux, il y avait Rik Van Looy, le l'empereur d'Herenstals, champion du monde deux fois, porteur du maillot vert du tour de France, à plusieurs reprises, excellent sprinter. Frédérico Bahamontes, l'aigle de Tolède, simple ouvrier agricole mais champion dans la montagne, et avec quel panage ! vainqueur du tour en 1959 et Poulidor évidement, il était mon préféré. Petit paysan sans terre, il nous ressemblait tellement. Je revois encore dans ma tête cette photo, une des premières, où en compagnie de son père Martial et de sa mère Maria, il conduit une paire de vaches Limousines attelées à un énorme char de foin. Oui Poupou était de notre monde à nous, tous ceux qui savent le mal de dos le soir aprés le couchant, rentrant chez eux en se tenant les reins. Il y avait bien sur aussi tous ses équipiers, particulièrement les plus proches comme Robert Cazala, Jean Pierre Genêt, Georges Chappe, Michel Perrin, un autre gars de la terre aride du Rouergue et que j'aimais bien.
Comme je travaillais bien à la ferme, j'avais eu le droit de suivre mon père à la foire à Issoire. Pour me récompenser il m'avais acheté mon premier "Miroir du cyclisme". J'étais tellement contente de mon cadeau que ma mère consentit la dépense d'un abonnement à ce journal. J'ai gardé jusqu'à mon départ définitif de la maison, en 1976, cette collection que je regrette de n'avoir pas gardée.
C'était toute une épopée, le tour de France et pour nous petites gens, voir l'un des nôtres porté à la gloire, la revanche des sans. Aujourd'hui, même si le tour passionne encore les foule, il a perdu de son attrait. Peut être n'est - t- il, plus temps, pour nous de rêver.
Alors, nous demande Ambre, dans un de ses articles (auquel je n'ai pas répondu, mais ce sera fait pas plus loin qu'à la ligne suivante) Avez vous eu la vie dont vous aviez rêvée ?
Evidemment non, bien sur ! Je voulais être journaliste et suivre en premier lieu le Tour de France, rencontrer tous mes champions, leur parler, mieux les connaître. Ensuite, j'aurais parcouru le vaste monde, de la nouvelle Galle à la Patagonie, passant par Wellington et le Japon. J'aurais eu une toute autre vie que celle qui fut la mienne. J'ai voyagé, j'ai quitté l'Auvergne pour me déplacer dans Paris, de la tour Montparnasse, à la porte de Clignancourt, passant par le quai de la Rapée, la Bastille, Nation, République, Montmartre et finir à Saint Ouen. J'ai été heureuse, trés heureuse, de la vie que j'ai eu avant, du temps où je courrais les prés et les champs, mais j'ai aussi aimé cette vie qui fut la mienne. Ma plus belle réussite et ma plus grande fierté, ce sont mes enfants, mon plus précieux trésor aussi. Enfants dont je n'ai qu'à me féliciter et dont tout le monde reconnait les qualités. Que du bonheur grâce à eux. Même si j'avais fait fortune, même si j'avais parcouru le vaste monde, même si j'avais connu tous les grands que j'admirais, ma vie n'aurait pas été aussi réussie. Ni aussi belle, j'en ai conscience. Mes vaches m'ont manquées. Des êtres chers me manquent. C'est la vie. Pour moi, elle fut assez belle pour que je l'apprécie.
Le tour de France m’a aussi laissé des souvenirs d’enfance. En “colonie” vers briançon on nous emmenaient à la descente du galibier pour voir passer les coureurs sur le bord de la route. On scrutait surtout la caravane tentant d’obtenir un goodies que les commerciaux debout dans des estafettes décapotables jetaient par poignées.
RépondreSupprimerSinon moi aussi, ce dont je suis le plus fier c’est mes enfants et la nostalgie du monde d’avant me taraude régulièrement