Entre le boeuf et l'âne.



Elles s'appelaient Berthe,  Zénaïde,  Génie, Maria ou Anna. Leur existence fut rude et leur destin tragique bien des fois. Il leur fallut du courage et elles en eurent plus qu'il n'en faut quand braver le sort est un défit quotidien et que l'existence en dépend.

Elles entretenaient une basse cour, un potager et s'échinaient aux travaux des champs. Entre l'âne et le boeuf, tirant le joug, poussant charrue et lourd brabant, creusant la terre. faisant les foins. De leurs deux mains filant la laine, triant le grain. Au lavoir lavant le linge et au routoir, rouissant le lin.
 Femmes de labeur, femmes   servantes, de leur maitre et de leur terre, répondant à toutes les exigences, elles supportaient tout en silence, car il leur fallait nourrir leurs enfants et parfois même leurs petits enfants.  Besogneuses au sens le plus bas, rien ne les rebutait. Ravalant leurs larmes et leur fièreté, elles remplaçaient parfois l'âne quand il venait à manquer.
La Berthe pour se nourrir, tricotait des chaussettes que personne ne pouvait porter, en gardant ses 2 vaches qui lui assuraient un peu de lait. Ma mère  lui donnait de l'ouvrage contre un gros morceau de lard, c'est tout ce qu'elle avait pour la payer. Génie tricotait pour les gens de la ville en gardant son maigre troupeau. Elle travaillait aussi sa vigne, quelques arpents sur les coteaux volcaniques en contre bas du Puy de Liards. Maria louait ses bras à la journée, dans quelques maisons bourgeoises et revenait le soir aider sa vieille mère qui n'en pouvait plus de s'user sur le pan de terre qui leur restait.
Quelques poules, un potager, une vache et un âne, voilà toute leur fortune, et une vie à trimer.
Montmartre en 1848
Zénaïde vivait au flanc de la butte, entre culture et servitude. Je l'imagine descendant la rue des Saules conduire le bœuf et l'âne à l'abreuvoir  après une longue journée. je l'imagine dans ce quartier entre ruisseau et marais partageant son temps entre carrières et vignes ou potagers. Le jour charriant le schiste, le soir puisant l'eau  pour entretenir un petit bout de jardinet et le dimanche conduisant l'âne au moulin, moudre le grain. Montmartre en ce temps là ressemblait à un village où lavandières  et jardinières se côtoyaient.
Si pour nombre de citadins, de villageois ou de ruraux de confession judéo chrétienne, l'âne et le boeuf sont symbole de fête de la nativité, comment ne pas penser à tous ces jours entre l'âne et le boeuf, où nos ancêtres ont subsisté menant une existence pas meilleure que celle des bêtes de somme aux quelles il fallait parfois se substituer, n'ayant que leurs seuls bras pour travailler et  pour Noël, pas même une orange à partager.


Quand La Génie, ma grand mère, prit la petite Danielle dans son foyer, la gamine ne savait pas ce qu'était Noël. C'était la première fois que quelqu'un lui offrait quelque chose. cette année là, 3 ans aprés la guerre, (nous étions en 1948), il n'était pas rare, encore, que le vieux bonhomme sensé passer dans toutes les cheminées, en oublie quelques unes au passage. Ma mère et ma grand mère, qui n'étaient pas riches et devaient faire le travail des hommes pour gagner quelques deniers, mon grand père venant de mourir de ses blessures de guerre, avaient bien à coeur de célébrer  un Noël comme auraient dû en connaitre tant d'enfants. Quand Danièle découvrit cette orange dans son sabot, elle ne sut pas ce que c'était. Il fallut lui expliquer. Ma mère me parla souvent de l'émerveillement et des yeux brillants qui s'extasiaient devant de si minuscules présents. Pour nous gens de peu, gens de la terre, l'âne et le boeuf étaient avant tout symbole de dur labeur et de pauvreté.

24 commentaires:

  1. Bonjour Délia,
    tu décris bien cette vie rude d'un autre temps. Ma mère aussi, née en 1933, a été profondément touchée par cette orange qu'on lui offrait pour son Noël.. Ce qui était rare avait de la valeur, nous sommes tombés dans l'inverse extrême et je trouve cela dommage, car comment émerveiller nos enfants? Ils en "savent plus que nous"...
    Merci pour ce joli récit, et d'avoir fait revivre, le temps de quelques mots, ta grand-mère et toutes ces femmes qui "supportaient tout en silence".
    Gros bisous Délia

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    1. Bonjour Ambre, ce qui est rare a de la valeur ? Pas sûre que cela s'applique au travail en tout cas ! Comment émerveiller nos enfants et petits enfants ? Je ne sais pas, j'ai essayé de faire rêver ceux autour des miens, pas sûre d'y être parvenue totalement, mais partiellement, c'est déjà bien. Un lien à écouter qui illustre bien cette situation présente d'une jeunesse gavée et résignée.
      https://www.youtube.com/watch?v=ZDh1oTGmgIE
      Bonne journée et gros bisous.

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    2. toutes ces femmes qui "supportaient tout en silence".
      Ma mère trimait aussi dans les champs, lavait le linge de 11 personnes, trayait les vaches, mais, en silence Non, elle savait se faire entendre et obéir. Nous étions ses bonnes bêtes de somme. Mais, c'était l'époque qui voulait ça. On a jamais eu faim. Nous fêtions Noel, avions un cadeau, ah ces horribles mallettes à couture que j'ai détesté..Par contre, le baby-foot, pour tous, c'était génial...Je crois que 2 de mes oncles dont l'un n'avait jamais eu d'enfant participaient aux cadeaux.

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  2. Bien vu, ce rappel.
    Il pousse à se rendre compte qu'on nous propose de reprendre ce genre d'existence pour le profit de gens qu'on ne connaît pas et dont notre travail a fait la fortune.

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    1. C'est exactement ça ! Pourvu que la Marie et le Joseph ne prennent pas la route demain, sinon ils vont avoir du mal à circuler !

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  3. Bravo, Délia!
    c'est exactement ce que je viens de lire dans le dernier livre de Christian Signol, Même les arbres s'en souviennent.

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    1. Je ne l'ai pas encore lu le dernier, il faut absolument que je le fasse alors ! Merci Adrienne.

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    2. J'avais voulu offrir à mon gendre le dernier Signol pour son anniversaire. Mais, il venait de se l'offrir. Lui, ma belle-mère et moi, étions, sommes des grands fans de Signol. Ma belle-mère et mon gendre les avaient tous. Avant sa mort, ma belle-mère m'avait fait promettre de ne pas jeter ses livres, de les récupérer. J'ai récupéré tous les Signol et les romans du terroir. Les autres, nous les avons donnés à une maison de retraite. Je n'aime pas la couverture et les feuilles des France Loisirs...Faut que je demande à mon gendre de me prêter le dernier Signol. Lui n'aime que les livres neufs..

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  4. Ton récit est émouvant, il est important de rappeler combien la vie a été dure pour nos ancêtres. Nos enfants et petits-enfants devraient lire ce récit, ça remettrait un peu les pendules à l'heure. Parfois je racontes à mes petits quelques épisodes de la jeunesse de mes parents, ils écarquillent les yeux en se demandant si cela est vrai.
    Merci !

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    1. Ta réflexion me rappelle un souvenir évoqué par mon fils au sujet de la tête que faisaient ses copains quand il leur racontait son enfance à la ferme de ses grands parents. C'était je crois au sujet de la grande bassine bleue dans laquelle il prenait son bain au milieu de la cuisine ou des toilettes rudimentaires au fond de l'étable entre non pas l'âne et le boeuf car il n'y avait ni l'un ni l'autre, mais au cul des vaches, comme on disait. Cela se passait dans les années 80 (1980, mon fils est né en 1985). Pour remettre les pendules à l'heure, je crois que certains sont entrain de s'en occuper, on sera content alors de retrouver des réflexes instinct de survie hérités de nos ancêtres. C'est pour ça qu'il est indispensable de se souvenir et surtout aussi parce qu'un passé qui s'oublie est forcément condamné à être revécu. Bonne journée à toi Praline, gros bisous.

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  5. Et dire que les générations montantes vont devoir trimer pour le CAC, d'une servitude à l'autre.

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    1. C'est vrai ce que tu dis, et c'est dommage que ces générations n'en ai même pas conscience, sinon, elles seraient dans la rue à nos côtés. Mais elles préfère leur "petit confort personnel et routinier" vestiges encore présents de l'héritage de leurs parents et grands parents qui l'on pieds à pieds arraché puis maintenu de hautes luttes et qu'on est entrain de détruire et détricoter point par point. Parfois, j'ai envie de hurler, parfois je me dis que nous allons récolter et eux surtout, ce qu'ils sont capables de préserver et que si c'est leur choix, qu'on ne peut pas faire leur bonheur malgré eux.
      Je te souhaite une bonne journée,

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  6. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    1. supprimé, en réponse à Praline, pour être replacé plus haut sous son commentaire.

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  7. Mon arrière grand-père, né en 1864 dans les montagnes de l'Ariège, que l'on appelle " Terre courage " travaillait à six ans chez un cordier du village pour un bout de pain et un oignon. Il tournait, dans une cage qui tortillait le chanvre 10 heures par jour. Il n'y avait pas de bœuf puisque pas de terre cultivable…
    C'est un beau devoir.

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    1. Ce siècle où Victor Hugo écrivait : Melancholia

      Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
      Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
      Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
      Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules
      Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
      Dans la même prison le même mouvement.
      Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
      Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
      Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
      Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
      Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
      Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
      Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
      Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
      Ils semblent dire à Dieu : - Petits comme nous sommes,
      Notre père, voyez ce que nous font les hommes !
      Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
      Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
      Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
      La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
      Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
      D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
      Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
      Qui produit la richesse en créant la misère,
      Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
      Progrès dont on demande : Où va-t-il ? que veut-il ?
      Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
      Une âme à la machine et la retire à l'homme !
      Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
      Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
      Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
      Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
      Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
      Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

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  8. Nous avions un âne. Mais, je ne me souviens pas qu'il ait passé l'hiver dans l'écurie avec les 2 vaches...Je crois qu'il restait tout l'hiver dans les prés...Pauvre âne que j'aimais, qui servait beaucoup, à transporter les patates, à mener rincer le linge à la rivière en été, à nous emmener chez ma grand-mère, dans un village proche du nôtre. Jamais ma mère ne m'a dit comment il était mort. M'est avis que, vieux, elle a dû le faire emmener à l'abattoir. Pour ma mère, une bête servait avant tout à rendre service, sinon, couic.

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    1. Dans bien des cas c'était ainsi. La bête ne peut plus se tuer au travail alors tuons la bête. Ta mère devait être une femme endurcie par l'ouvrage, pas le temps de s’apitoyer ni même de s'attarder sur une simple douleur.

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  9. Tout ce que tu racontes, ça me parle..On oublie pas son enfance à la campagne...Par contre, y habiter maintenant, JAMAIS...

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  10. Vie bien compliquée en ce temps là, tu racontes "vrai" !
    Ta réponse à Heure Bleue est tellement dans le vrai aussi...
    Nous avons fait deux repas ce we, durant le premier, je me suis emportée... Durant le second, j'ai serré les dents pour ne pas recommencer...
    Le discours de l'Etat endort trop de gens, c'est terrible !
    Gros bisous Délia

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    1. C'est parfois dur d'avoir raison contre tous et contre le crétinisme.

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  11. J'ai coché passionnant parce que ton texte m'a vraiment passionné....

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  12. Ah oui je vois que tu connais aussi...

    (Colombine=

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Spleen (le jeune)

 Pas bien facile d'écrire en ce moment. La vie qui vient la vie qui va. Souvent la même avec ses enchantements ou pas. Il faut bien dire...