Mon bout de la table

Quand nous étions enfants, il y avait la table, immense, dans la maison. La maison c'était le cantou, la pièce à vivre. Celle où on faisait tout. Bouillir le lard dans la marmite, préparer la soupe des cochons. Faire la toilette dans le grand baquet gris en fer où on faisait aussi la lessive et cuire les boudins. La grande table nous accueillait tous autour d'elle le midi et le soir. Car le matin, maman se levait la première, avalait son café et s'activait  pour la journée. Papa se levait à son tour, déjeunait promptement et s'en allait à l'étable s'occuper des animaux. Puis maman préparait notre petit déjeuner et nous débarbouillait pour notre journée d'école. après elle vaquait à ses nombreuses occupations. Les jours sans école, nous partagions avec elle les tâches les moins lourdes et nous donnions la main pour les travaux de la ferme, ou ceux des  champs. Le midi nous voyait tous rassemblés autour de la table. Le bout de la table, c'est maman qui l'occupait. Toujours assaillie par nos nombreuses sollicitations. La soupe à servir, le pain à couper, le lard et le jambon. Faire manger les tout petits et avaler en vitesse quelques bouchées, le plus souvent debout entre la table et le fourneau. Je le revois ce vieux fourneau dont chaque porte avait son usage particulier. L'une pour garnir le foyer, l'autre pour le cendrier et une pour le four. La petite porte à droite sur le devant, c'était celle qui encadrait le robinet de la bouillotte qui fournissait l'eau chaude pour la maison. Ils étaient bien conçus ces fourneaux. La grande cheminée laissait assez de place sous son manteau pour une chaise et pour le fauteuil du pépé.
 Un peu plus à gauche il y avait la caisse du bois et dans le prolongement sur le côté la maie, où s'entassait le pouillu comme disait maman. Le pouillu, c'était à la fois le linge qu'elle n'avait pas eu le temps de ranger, les biberons des petits qu'elle faisait réchauffer sur un réchaud à gaz, et la bouteille de gaz, en hauteur pour prévenir les accidents que des petites mains exploratrices n'auraient pas manqué de provoquer, la grande marmite du fromage où on caillait le lait, la bouteille de présure et bien d'autres objets. Et puis il y avait le buffet, où se rangeaient les commissions, les paquets de vermicelle, les boites de conserves, les livres pour Noël et les clous, les vis et le bric à bras du pépé. Et au milieu de la pièce la grande table, où maman repassait le linge, où nous étalions nos livres et nos cahiers, où papa lisait son journal et payait un canon au visiteur de passage.  La grande table où se servaient les repas, synonyme du tous ensemble et du partage. La grande table qui réunissait grands et petits, dans la peine comme dans la joie. Mais à quoi servirait une grande table, si ce n'était pas pour ça ?
Et puis le temps a passé. Tour à tour les enfants sont partis. Le bout de la table est devenu bien loin, ne restait plus que le milieu, bien trop grand pour la solitude. Puis il n'y a eu plus personne autour de la table. Le milieu s'est transformé en vide impossible à combler. La maison est devenue le fantôme du passé. Jusqu'à ce qu'à nouveau, la grande table se regarnisse de beaux projets. Elle est redevenue celle que nous avions tous  tant aimé. Aujourd'hui, autour de la table, refleurissent d'autres  rires et d'autre joies d'enfants. Ces enfants, je les connais, ils ne vont plus aux champs derrière la Roussette, la Lorette sur leurs talons. Ils ne font plus leurs devoir sur la grande table en étalant livres et cahiers. Mais pour des dessins, ils dispersent leurs crayons. Près de la grande table, il y a toujours une chaise pour s'asseoir autour d'un verre pour boire et un repas à partager. Mon bout de la table, tu restes dans ma mémoire le symbole de la fraternité.

8 commentaires:

  1. Bonjour Délia, quel beau texte, et comme il m'a fait rêver! Tu racontes vraiment bien...
    Quant on était que tous les 5 avec mes parents, ce n'était pas gai d'être à table, on devait se tenir raides et ne pas parler.
    En revanche, j'ai connu de longues, longues tablées lorsque toute la famille était réunie, tantes, cousins, arrière-grand-mères et grands-pères qui poussaient la chansonnette, on ripaillait toute la nuit, on dansait, c'était chouette!
    ces réunions autour d'une table, cela s'est bien perdu j'ai l'impression... Repas vite avalé, quand il n'est pas passé devant la télé ou un écran quelconque..
    Merci pour ce joli texte. Tu ne nous montrerais pas ta table en photo?
    Bonne journée à toi Délia

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  2. Merci Ambre, les repas de fête, souvent fêtes de famille (du baptême à l'enterrement) se passaient autour de la table et c'est vrai, c'était des chouettes moments car il y avait du partage. Maintenant cela se passe au restaurant, à la salle commune louée pour la circonstance, autour d'un buffet. Je ne dis pas que ce ne sont pas de beaux moments, mais j'ai la nostalgie de ceux d'avant. Je me souviens de ces fêtes, nous avions une cousine spécialiste de la bonne, même trés bonne pâtisserie, qui confectionait tartes et clafoutis (millards chez nous) tartes à la confiture de prune avec des croisillons, tarte à la semoule, je n'ai jamais mangé rien d'aussi bon. Les dernières années de sa vie, nous allions la voir dans sa maison. De chez elle j'ai rapporté des trésors. Maman me demandais souvent de lui confectionner des tartes "comme celles de la cousine Henriette" mais malheureusement je n'avais pas son coup de main. Dernièrement, une de mes soeur m'a fait la même demande. Nostalgie quand tu nous tient ! Il y avait aussi les repas de clôture des gros travaux comme les moissons, la batteuse, les vendange et la tuade du cochon. En effet à la fin ou entre deux plats, chacun poussait la chansonette et tout le monde dansait. Ces jours là, les enfants avaient le droit à une petite goutte de vin au fond de leur petit verre, et ils s'endormaient souvent dans leur coin. Personne ne s'inquiétait. Il n'y avait pas de drame comme maintenant où les mères ne quittent pas des yeux leur chérubin puisque dès le dos tourné,elles craignent leur disparition. Je ne sais pas si j'ai des photos de cette table. Je vais chercher pour toi. A l'époque on ne faisait pas de photos.

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  3. Bonjour Délia, c'est vrai suis-je bête! Si tu m'avais demandé la même chose (une photo de nos tablées d'enfant, qui se déroulaient chez ma tante qui était aussi ma marraine, dans son "garage" attenant à la maison qui aurait été trop petite pour accueillir tant de monde (quand je dis qu'elle invitait TOUTE LA FAMILLE cela incluait aussi, souvent, les beaux-parents de ses soeurs, c'est te dire si la notion d'esprit de famille avait peu à voir avec celle de nos jours), BREF! si tu me demandais une photo, je serais bien en peine de t'en dégoter une... Comme tu le dis on ne faisait pas de photos en ce temps là, les photos sont dans notre tête et nous les restituons en mots du mieux qu'on peut.
    Je te souhaite une belle journée, Délia. Bises! et merci d'être si attentive à mon amicale curiosité ;-)

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  4. Ta tante avait une large notion de la famille, alors ! Parfois je m'amuse à faire des dessins, mais je suis nulle dans cet art, de situations que ma mémoire me restitue.

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  5. j'ai connu les grandes tablées avec mes cousins, on était 12, c'était chouette ! je pense qu'il y a dû avoir de plus grande tablées, lors de nos communions par exemple, je me souviens que la table s’agrandissait jusqu'au salon ! De bons souvenirs tout ça. C'est pourquoi j'étais malheureuse de ne pas pouvoir faire pareil chez moi, maintenant je peux, bon, peut-être pas autant mais ma table s’agrandit aussi ! ;)

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  6. En plus, je me souviens de ta fièreté lorsque tu as aménagé ta table avec Grande, trouvée chez Ikéa. un bon souvenir pour toi que cette première table ! Permets que je t'embrasse !

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    1. Avec plaisir ! ;) Oui, cette table je l'aime ! mais j'aime aussi ma maison dans laquelle elle est placée ! ;)

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    2. Super ! c'est chouette d'aimer là où on vit.

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Spleen (le jeune)

 Pas bien facile d'écrire en ce moment. La vie qui vient la vie qui va. Souvent la même avec ses enchantements ou pas. Il faut bien dire...